Face aux défis environnementaux et sociaux contemporains, de nombreuses recherches interrogent aujourd’hui les finalités de l’éducation. Former des individus capables de comprendre la complexité du monde ne consiste pas uniquement à transmettre des connaissances. Cela suppose aussi de développer des dispositions sociales et émotionnelles qui orientent la manière dont les individus entrent en relation avec les autres, avec les institutions et avec le monde vivant.
Parmi ces dispositions, l’empathie occupe une place particulière. Une étude publiée en 2022 dans la revue Sustainability apporte un éclairage intéressant sur ce sujet en examinant l’impact de différents types d’écoles maternelles sur le développement de l’empathie chez les jeunes enfants.
Sans prétendre apporter de réponses définitives, cette recherche ouvre une piste importante : le rôle que pourraient jouer les environnements éducatifs en contact direct avec la nature et les animaux dans le développement de certaines dimensions de l’empathie.
L’empathie, une compétence sociale et écologique
L’empathie est généralement définie comme la capacité à comprendre et partager les émotions d’autrui. Elle constitue un élément central des comportements prosociaux, c’est-à-dire des comportements visant à aider, soutenir ou coopérer avec les autres.
La recherche distingue généralement trois dimensions de l’empathie :
-
l’empathie cognitive, qui correspond à la capacité à comprendre ce que ressent une autre personne
-
l’empathie affective, qui renvoie au fait de partager ou ressentir les émotions d’autrui
-
les intentions comportementales empathiques, qui correspondent à la disposition à agir pour aider ou soutenir quelqu’un
Ces dimensions jouent un rôle important dans la qualité des relations sociales et dans le développement des comportements d’entraide.
Dans le champ de la durabilité, l’empathie est également étudiée comme un facteur susceptible d’élargir le cercle de considération morale au-delà des seuls humains. Certaines recherches suggèrent que la capacité à se représenter les émotions ou les besoins d’autres êtres vivants peut favoriser des attitudes de protection de la nature et de la biodiversité.
Une étude menée dans différentes écoles maternelles
L’étude menée par Julie Ernst et ses collègues s’appuie sur l’observation de 124 enfants âgés de 3 à 5 ans scolarisés dans huit écoles maternelles situées dans une même région du Minnesota.
Les chercheurs ont comparé trois types d’écoles :
-
des écoles maternelles traditionnelles, où la majorité des activités se déroule en intérieur et sur des aires de jeux aménagées
-
des écoles maternelles centrées sur la nature, où les enfants passent une grande partie de leur journée à jouer et explorer dans des environnements naturels
-
des écoles maternelles centrées sur la nature intégrant des interactions avec les animaux, situées notamment dans un zoo ou sur une ferme
L’objectif était d’évaluer si ces différents environnements éducatifs pouvaient être associés à des différences dans le développement de l’empathie.
Pour cela, les chercheurs ont utilisé un instrument adapté aux jeunes enfants reposant sur de courtes histoires illustrées permettant d’évaluer les réactions des enfants face à différentes situations impliquant des humains, des animaux domestiques et des animaux sauvages.
Les enfants ont été évalués au début et à la fin de l’année scolaire.
Des différences observées sur certaines dimensions de l’empathie
Les résultats montrent que le type d’école maternelle est associé à certaines différences dans les scores d’empathie.
Plus précisément, les enfants fréquentant les écoles centrées sur la nature ou les écoles intégrant des interactions avec les animaux présentent :
-
des intentions comportementales empathiques plus élevées envers les humains que les enfants des écoles traditionnelles
-
des niveaux plus élevés d’empathie cognitive et affective envers la faune sauvage
Les écoles intégrant des interactions régulières avec les animaux présentent également des niveaux plus élevés d’intentions empathiques envers les animaux.
Ces résultats suggèrent que certains environnements éducatifs pourraient favoriser le développement de certaines dimensions de l’empathie chez les jeunes enfants.
Toutefois, toutes les dimensions de l’empathie ne présentent pas de différences significatives selon le type d’école, ce qui invite à interpréter ces résultats avec prudence.
Nature, animaux et développement socio-émotionnel
L’étude ne permet pas d’identifier précisément les mécanismes à l’origine de ces différences. Plusieurs hypothèses sont néanmoins avancées.
Les écoles centrées sur la nature se caractérisent par une place importante accordée au jeu libre en extérieur. Les enfants y passent plusieurs heures par jour à explorer, imaginer et interagir dans des environnements naturels.
Ces contextes offrent de nombreuses occasions d’interactions sociales spontanées : coopération dans le jeu, résolution de problèmes collectifs, entraide face à des situations nouvelles. Ces expériences peuvent contribuer au développement de compétences sociales et émotionnelles.
Les interactions avec les animaux peuvent également jouer un rôle particulier. Observer les comportements d’un animal, reconnaître ses signaux corporels ou participer à son soin peut encourager les enfants à prêter attention aux besoins d’autres êtres vivants.
Certaines observations réalisées lors de l’étude suggèrent d’ailleurs que les enfants scolarisés dans ces environnements étaient particulièrement attentifs à certains indices physiques chez les animaux, comme la position des oreilles ou les mouvements du corps.
Enfin, la littérature scientifique souligne que les environnements naturels peuvent contribuer à réduire le stress et améliorer les capacités attentionnelles, deux facteurs qui peuvent favoriser les interactions sociales et l’apprentissage socio-émotionnel.
Une extension progressive du cercle de considération morale
Un résultat particulièrement intéressant de l’étude concerne l’empathie envers la faune sauvage.
Les enfants scolarisés dans les écoles centrées sur la nature présentent des niveaux plus élevés d’empathie cognitive et affective envers les animaux sauvages que les enfants des écoles traditionnelles.
Ces résultats font écho à certaines hypothèses développées dans la littérature sur la durabilité. Selon plusieurs chercheurs, la capacité à ressentir de l’empathie envers d’autres espèces pourrait contribuer à élargir le cercle de considération morale et favoriser des attitudes de protection du vivant.
L’empathie pourrait ainsi constituer l’un des mécanismes par lesquels certaines expériences précoces avec la nature influencent les attitudes environnementales.
Des résultats à interpréter avec prudence
Comme toute recherche empirique, cette étude présente plusieurs limites.
L’échantillon reste relativement restreint et provient d’une seule région géographique. Les participants appartiennent également à un contexte social relativement homogène.
De plus, les enfants n’ont pas été répartis aléatoirement entre les différents types d’écoles. Les choix éducatifs des familles peuvent donc jouer un rôle dans les résultats observés.
Enfin, l’étude ne permet pas de déterminer si les différences observées se maintiendront à long terme.
Ces limites invitent donc à considérer ces résultats comme des indications intéressantes, mais qui nécessitent d’être confirmées par d’autres recherches.
Repenser la place de la nature dans l’éducation
Malgré ces précautions, cette étude apporte un éclairage utile dans les débats actuels sur l’éducation et la durabilité.
Elle suggère que les environnements éducatifs offrant un contact régulier avec la nature et le vivant peuvent contribuer au développement de certaines compétences socio-émotionnelles chez les jeunes enfants.
L’enjeu n’est pas uniquement de transmettre des connaissances sur les enjeux environnementaux. Il s’agit aussi de comprendre comment se construisent les dispositions qui orientent notre manière d’entrer en relation avec les autres, avec les autres espèces et avec les écosystèmes.
Dans cette perspective, la nature peut être envisagée non seulement comme un objet d’apprentissage, mais aussi comme un milieu d’expérience participant à la formation des sensibilités et des attitudes qui façonnent les sociétés futures.
Lien vers l'article:
https://www.mdpi.com/2071-1050/14/15/9320
Citation:
Ernst, Julie, Claire Curran, and Leah Budnik. 2022. "Investigating the Impact of Preschool Type on Young Children’s Empathy" Sustainability 14, no. 15: 9320. https://doi.org/10.3390/su14159320
